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Diriger une équipe au Japon : ce que les 90 premiers jours exigent vraiment

il y a 1 jour
9 min de lecture

La plupart des plans des « 90 premiers jours » reposent sur un postulat discret : la confiance pourrait se construire au rythme d’un trimestre. L’idée a été popularisée par l’ouvrage de Michael Watkins, The First 90 Days (2003), et elle sert bien les dirigeants à New York, à Toronto et, de plus en plus, à Paris. Au Japon, elle ne suit pas la bonne horloge.


Je l’ai appris au cours de mes propres premiers mois à la tête de notre équipe à Yokohama. Lors de l’une des premières réunions du personnel, j’ai présenté une nouvelle manière de traiter nos commandes d’automne, la période la plus chargée de l’année dans le monde du vin. Le plan était clair, la logique solide, et chacun a acquiescé. « Wakarimashita », m’a-t-on répondu : c’est compris. Trois semaines plus tard, rien n’avait changé. Personne n’avait refusé. Personne n’avait rien expliqué. Le plan s’était simplement dissous dans le silence du bureau.


La stratégie n’était pas en cause. Ce qui l’était, c’était le moment choisi, ainsi que ma conviction qu’un accord exprimé en réunion valait accord. Pour les dirigeants en mobilité internationale qui arrivent à Tokyo, Osaka ou Yokohama, le véritable travail des trois premiers mois n’est pas le business plan. Il consiste à comprendre comment la confiance, la hiérarchie et le consensus fonctionnent dans la culture professionnelle japonaise, et à accorder votre rythme au leur. Ce qui suit est un guide mois par mois, nourri de quatorze années à la tête d’une entreprise au Japon et des équipes, partenaires et fournisseurs japonais aux côtés desquels j’ai travaillé.



Pourquoi le plan occidental des 90 jours s’enlise au Japon


Dans de nombreuses entreprises nord-américaines, on attend d’un nouveau dirigeant un impact immédiat et visible. La littérature consacrée aux 90 premiers jours prône les victoires rapides, les décisions promptes et une empreinte personnelle affirmée. En France, on attend souvent d’un nouveau directeur qu’il énonce tôt sa vision et qu’il la défende dans un débat ouvert. Au Japon, ces deux approches risquent de vous isoler.


Les organisations japonaises reposent généralement sur l’harmonie (wa), les relations de long terme et l’accord collectif. Votre première tâche n’est pas de changer le système, mais de le comprendre. Au Japon, un nouveau dirigeant gagne d’abord le droit de diriger en apprenant à faciliter. Si vous poussez au changement avant d’avoir tissé des relations, vous rencontrerez rarement une résistance ouverte. Vous rencontrerez quelque chose de plus difficile à déchiffrer : des hochements de tête polis en réunion, suivis d’aucune action.


Mois 1 : observer, écouter et tisser des relations


Vos trente premiers jours devraient être placés sous le signe de l’écoute attentive et d’une humilité visible. C’est le moment de comprendre comment les décisions se prennent réellement, et par qui.


Comprendre le Hou-Ren-Sou


L’un des premiers concepts que vous rencontrerez est le hou-ren-sou, formé à partir de houkoku (rendre compte), renraku(tenir les autres informés) et soudan (consulter). Il donne son rythme quotidien à la communication professionnelle au Japon. Là où de nombreux managers occidentaux valorisent les collaborateurs qui résolvent les problèmes seuls et rendent compte à la fin, les équipes japonaises partagent, tout au long du processus, de petites informations fréquentes.


Je me souviens d’une jeune membre de mon équipe qui m’a téléphoné un samedi matin pour m’annoncer qu’une livraison destinée à un client restaurateur arriverait avec un jour de retard. Le client avait déjà donné son accord ; l’affaire était réglée. Ma première réaction, façonnée par mon éducation française, a été de me demander pourquoi elle prenait la peine de me le dire. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’elle ne me demandait aucune décision. Elle s’assurait que je ne serais jamais prise au dépourvu et, ce faisant, elle nous protégeait toutes les deux.


Votre équipe partagera peut-être des détails qui vous sembleront mineurs. N’y voyez pas un manque d’initiative. Il s’agit d’une manière structurée de maintenir chacun aligné et de veiller à ce que personne ne soit pris au dépourvu. Rendez-vous facilement joignable, accusez réception de chaque information, et prenez part à la circulation de l’information plutôt que de vous tenir au-dessus d’elle.


Lire l’atmosphère (Kuuki wo Yomu)


Au Japon, ce qui n’est pas dit compte souvent davantage que ce qui est dit. Le kuuki wo yomu, l’art de lire l’atmosphère, est essentiel pour tout dirigeant international. Une grande partie du message passe par le contexte plutôt que par les mots. Le désaccord direct dans un cadre formel est rare. Vous entendrez plutôt des formules telles que « Cela pourrait être difficile » ou « Nous allons étudier la question plus avant ».


La première fois qu’un acheteur d’un grand magasin de Tokyo m’a dit « kentou shimasu », « nous allons y réfléchir », je suis sortie de la réunion ravie et j’ai commencé à préparer ma relance. Dans le train du retour, un collègue japonais m’a gentiment expliqué que je venais de recevoir un non très poli. Je n’ai jamais oublié la leçon : au Japon, la réponse se trouve souvent dans la pause qui précède les mots, et non dans les mots eux-mêmes.


Au cours de votre premier mois, observez où chacun s’assoit en réunion, remarquez qui s’en remet à qui, et prêtez attention aux voix les plus discrètes de la pièce. Elles pèsent souvent lourd dans les conversations qui se tiennent ailleurs.


Mois 2 : comprendre comment les décisions se prennent réellement


Au cours du deuxième mois, votre attention devrait se porter sur la manière dont les choses se font concrètement. Vous remarquerez probablement que les réunions formelles confirment souvent des décisions plutôt qu’elles ne les prennent. Lorsqu’une proposition arrive en salle de réunion, les conversations les plus importantes ont généralement déjà eu lieu.


L’art du Nemawashi


Si vous souhaitez lancer une nouvelle initiative, présenter une brillante série de diapositives en réunion en espérant une approbation immédiate fonctionnera rarement. Il vous faudra pratiquer le nemawashi, un terme de jardinage qui désigne le fait de creuser soigneusement autour des racines d’un arbre avant de le déplacer.


Concrètement, le nemawashi consiste en des échanges discrets, en tête-à-tête, avec les personnes clés avant toute réunion formelle. Vous partagez votre idée en privé, vous écoutez les réserves, vous ajustez, et vous construisez les soutiens pas à pas. Dans les grandes entreprises, ce travail préparatoire informel débouche souvent sur le ringi, le processus formel par lequel une proposition écrite circule pour approbation. Lorsque la réunion officielle se tient, chacun devrait déjà savoir ce qui sera décidé, et pourquoi.


J’ai mesuré pour la première fois le prix de cette étape négligée bien avant de diriger ma propre équipe. Au début de ma vingtaine, alors que je travaillais au Japon pour une entreprise de négoce de vin à capitaux allemands, j’ai vu des collègues venus d’Allemagne présenter à des partenaires japonais des plans soigneusement préparés, en une seule réunion parfaitement organisée. Les présentations étaient excellentes, les questions polies, et les réunions se concluaient chaleureusement. Presque rien n’a suivi. Les plans avaient été présentés, mais jamais enracinés.


Comme je l’ai décrit dans Diriger en tant que femme dans un environnement de travail japonais, ce travail invisible est aussi le lieu où se construit discrètement une grande part de l’autorité d’un dirigeant.


Comprendre Honne  et Tatemae


Vous naviguerez sans cesse entre le honne, ce qu’une personne pense réellement, et le tatemae, la façade publique qui préserve l’harmonie (wa) du groupe. Dans un cadre formel, votre équipe s’exprimera en tatemae. Son honne se partage ailleurs, et uniquement avec des personnes de confiance.


Vous souvenez-vous de mon plan pour les commandes d’automne ? C’est au comptoir d’un petit restaurant de yakitori, près de notre bureau, après une longue journée d’inventaire, que j’ai enfin compris pourquoi il s’était dissous. Autour d’un deuxième verre, l’une des personnes les plus anciennes de l’équipe m’a confié à voix basse que la nouvelle procédure obligeait à saisir chaque commande deux fois, et que l’équipe restait tard pour faire fonctionner les deux systèmes. Personne n’en avait dit un mot en réunion. La semaine suivante, nous avons remanié le plan ensemble et, cette fois, il a tenu.


Pour combler l’écart entre tatemae et honne, tissez des relations en dehors de la salle de réunion : un déjeuner informel, un café, du temps passé avec les personnes sur leur lieu de travail. Les soirées entre collègues après le travail (nomikai) sont moins systématiques qu’autrefois, en particulier chez les jeunes salariés ; veillez donc à ce que toute invitation soit sincère plutôt qu’obligatoire. Lorsque votre équipe commencera à partager son honne avec vous, vous saurez que vous avez gagné sa confiance.


Dans le bureau parisien où j’ai commencé ma carrière, la même objection aurait été soulevée en pleine réunion, probablement avec une certaine passion, et débattue avant la pause-café. À Boston, elle serait plus vraisemblablement arrivée sous la forme d’une question polie mais claire sur la charge de travail. À Yokohama, elle a attendu le bon endroit, et une dirigeante qui avait montré qu’on pouvait la lui confier.


Mois 3 : présenter votre vision, sans hâte


Au troisième mois, vous commencez à saisir les rythmes de la communication, les étapes du consensus et les règles tacites du bureau. Prenez garde, toutefois, à ne pas confondre compréhension et confiance. Au Japon, la confiance suit une horloge plus lente, qui se mesure souvent en années plutôt qu’en semaines. Le troisième mois n’est pas celui où la confiance est acquise. C’est celui où vous pouvez commencer à introduire le changement sans dilapider la confiance que vous avez commencé à bâtir.


Diriger par l’influence, et non par la force


Lorsque vous introduisez un changement, présentez-le comme une évolution plutôt que comme une révolution. Reliez votre stratégie à ce que votre équipe valorise déjà : la qualité, la fiabilité, la stabilité à long terme et la réussite partagée.


Invitez vos managers japonais à jouer le rôle de pont entre le siège et l’organisation locale. Reconnaissez leur expertise du terrain et guidez-les vers les objectifs plus larges. Votre rôle est celui d’un traducteur, non seulement de la langue, mais aussi de la culture professionnelle. Une part de ce rôle consiste à protéger votre équipe de l’impatience du siège, et à expliquer à votre hiérarchie, avec patience et par écrit, pourquoi les résultats au Japon peuvent arriver plus tard que ne le prévoit un plan global, et pourquoi ils tendent à durer plus longtemps lorsqu’ils arrivent.


Dans quel mois vous trouvez-vous réellement ?


Avant de mesurer vos progrès à l’aune du calendrier, répondez honnêtement à ces cinq questions :


1.  Suis-je en mesure de nommer les deux ou trois personnes dont l’accord informel est nécessaire à une proposition avant qu’elle n’arrive en réunion ?

2.  La dernière fois que l’on m’a dit « cela pourrait être difficile », ai-je assuré un suivi en privé ?

3.  Les membres de mon équipe m’apportent-ils les problèmes tôt (soudan), ou seulement des rapports finalisés ?

4.  Ai-je échangé avec chacun de mes managers au moins une fois en dehors de la salle de réunion ?

5.  Ai-je expliqué au siège, par écrit, pourquoi les résultats visibles arriveront plus tard que ne le suppose son plan ?


Si vous avez répondu « oui » moins de trois fois, vous êtes encore au mois 1, quoi qu’en dise le calendrier. Ce n’est pas un échec. C’est simplement le rythme auquel la confiance se construit au Japon, et les dirigeants qui respectent ce rythme sont ceux dont les plans finissent par prendre racine.


Votre prochaine étape


Diriger au Japon mettra votre patience à l’épreuve et bousculera vos certitudes. Cette expérience affinera aussi votre leadership, d’une manière qui vous servira dans chacune des cultures qui suivront. Avant votre prochaine réunion, posez-vous une seule question : qui, dans cette salle, sait déjà ce qui sera décidé, et lui ai-je parlé en premier ?


Si vous vous préparez à une affectation au Japon, ou si vous vivez vos premiers mois sur place et que le silence se révèle plus difficile à déchiffrer que prévu, vous n’avez pas à naviguer sans boussole. J’accompagne des dirigeants en mobilité internationale en anglais, en français et en japonais, et je propose un appel découverte gratuit de 30 minutes. Réservez votre appel découverte.


FAQ


Pourquoi le plan des 90 premiers jours fonctionne-t-il mal au Japon ?


Parce qu'il suppose que la confiance se construit en un trimestre et valorise les victoires rapides. Les organisations japonaises reposent sur l'harmonie (wa), les relations de long terme et l'accord collectif : pousser au changement trop tôt produit rarement une résistance ouverte, mais souvent des hochements de tête polis suivis d'aucune action.


Qu'est-ce que le hou-ren-sou ?


C'est le rythme quotidien de la communication professionnelle au Japon, formé de houkoku (rendre compte), renraku (tenir informé) et soudan (consulter). Les équipes partagent de petites informations fréquentes tout au long du processus pour que personne ne soit pris au dépourvu.


Qu'est-ce que le nemawashi ?


Un terme de jardinage désignant la préparation des racines d'un arbre avant de le déplacer. En entreprise, ce sont des échanges discrets en tête-à-tête avec les personnes clés avant toute réunion formelle, afin de recueillir les réserves et construire les soutiens. La réunion officielle confirme alors une décision déjà mûrie.


Quelle est la différence entre honne et tatemae ?


Le honne est ce qu'une personne pense réellement ; le tatemae est la façade publique qui préserve l'harmonie du groupe. En réunion, on s'exprime en tatemae ; le honne ne se partage qu'avec des personnes de confiance, souvent en dehors du bureau.


Comment savoir si « nous allons y réfléchir » signifie non ?


Au Japon, le désaccord direct est rare dans un cadre formel. Des formules comme « cela pourrait être difficile » ou « kentou shimasu » (nous allons y réfléchir) signifient souvent un refus poli. Il faut lire le contexte et assurer un suivi en privé.

 
 
 

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